
La comparaison de la scène d’ouverture et de la scène finale de Six pieds sur terre met en évidence la transformation spectaculaire de Sofiane. Le premier plan du film le montre seul, dans une pièce sombre. D’abord hors champ [1], il finit par surgir du bas du cadre, comme ressuscité des profondeurs sous l’effet de la drogue qu’il vient de sniffer [2]. Comme le dit Sofiane quand un copain lui demande d’où il sort, il vient de nulle part, un nulle part qui résonne de manière intime, symbolique et pose le contexte incertain de son existence. Le visage redressé, probablement réfléchi dans un miroir, il regarde fixement devant lui et se force à sourire. Il reproduit cette expression filmée sous un autre angle comme s’il était double, partagé entre une réalité confuse et l’apparence qu’il se donne [2,3]. Pour retourner au monde, le jeune homme a visiblement besoin d’une aide artificielle, la drogue, et d’un masque. Un sentiment d’incertitude, de fragilité accompagne ainsi la première représentation qui est faite de Sofiane, et ce, malgré l’assurance dont il témoigne par la suite auprès des convives de la fête à laquelle il participe [4].
De cette soirée où il a pourtant parlé italien, frimé, dansé et dragué [5], il revient seul, défait. Le deuxième temps de cette séquence d’ouverture nocturne le ramène en effet à un nouvel état d’isolement. Il apparaît titubant dans l’encadrement de la porte d’entrée de son immeuble, tandis que s’affiche le nom de la ville qu’il habite, Lyon [6], puis il chute au pied d’un escalier après avoir refusé l’invitation de son voisin [7]. Après une courte ellipse, Sofiane réapparaît à nouveau isolé, cette fois-ci par un cadrage d’abord serré sur lui avant de s’élargir pour laisser deviner en amorce les fêtards auxquels il ne voulait pourtant pas se joindre [8]. Le maquillage féminin qui coule sur son visage, telle une réponse aux sourires forcés du début, semble indiquer que son masque social est tombé. Les hommes d’origine maghrébine, qui lui font face et moquent son allure féminine, lui tendent un autre miroir le renvoyant à ses origines [9]. Sofiane ne manque pas alors d’attaquer verbalement ceux qu’il appelle les « blédards » et qu’il traite de circoncis comme s’il cherchait les coups qu’il finit par prendre [10]. Si, à l’opposé de la scène précédente, le rapport à l’autre ne marche plus à la séduction mais à la provocation autour notamment de la question des femmes et de la virilité, un réel malaise dans sa manière d’être au monde s’exprime dans les deux cas chez ce personnage.
Associé initialement aux motifs de la chute, de la perte et de la nuit, Sofiane se présente sous un tout autre jour au terme du film. La séquence qui clôt Six pieds sur terre le montre en effet dans un moment diurne, après l’achèvement d’une toilette purificatrice effectuée par lui et l’homme devenu son associé. Le choix de tourner ce moment final en plan-séquence (un seul plan continu) donne à cette dernière scène une unité qui contraste avec le sentiment de discontinuité et même de chaos de la séquence d’ouverture. La formule « Repose en paix » prononcée par le premier personnage à ouvrir le mouvement pose d’emblée une tonalité non pas triste mais plutôt apaisée que les choix de mise en scène vont renforcer. En effet, la caméra mobile donne à voir une coordination naturelle et harmonieuse des mouvements, à la manière d’une chorégraphie lente, gracieuse et sereine. Sofiane s’inscrit naturellement dans le sillage de l’homme sorti en premier de la chambre mortuaire [11]. Si on le perd quelques fois de vue lors de ses déplacements à venir c’est pour mieux embrasser les autres qui figurent autour de lui et donner le sentiment qu’il se fond dans cet environnement avec aisance [13]. Il n’est plus question pour Sofiane d’être dans un rapport de confrontation aux autres et d’interrogation par rapport à lui-même. Le choix d’un cadrage de plus en plus ouvert à l’espace qui l’entoure permet de le montrer dans un état de disponibilité au monde doux et généreux. En témoigne la manière dont il se tourne vers une femme qu’il croise et dont il emboîte alors le mouvement pour aller la rejoindre en cuisine où il lui offre son aide pour le service [12]. Comme c’était le cas pour El Haj, il se passe presque de mots, ses gestes parlent pour eux-mêmes, ses regards aussi que la caméra prend le temps d’accompagner [14, 15]. Au cours de cette traversée limpide de pièces, de seuils, l’espace apparaît organique, lumineux, ouvert de part et d’autre sur l’extérieur et propice aux échanges comme le montrent les poignées de mains effectuées par Sofiane [16]. La voix montante et caressante de la chanson brésilienne qui accompagne Sofiane jusqu’à son arrêt sur un balcon, face à un paysage baigné de lumière, contribue à nous donner un sentiment d’élévation et de sérénité tandis que sa posture affirme un ancrage nouveau, plus confiant, dans l’existence : les bras étendus sur la rampe et il a, on le devine, les deux pieds sur terre [17].
Quelques points de repères pour guider l’analyse filmique :