Analyse transversale : Composer avec les morts

Nourri par les difficultés intimes et sociales que rencontre Sofiane à son entrée dans l’âge adulte, le récit d’apprentissage mené par Six pieds sur terre correspond à un genre cinématographique appelé coming of age movie. Ce terme anglais, que l’on peut traduire par « passage à l’âge adulte », désigne le moment où un individu atteint la majorité et acquiert les droits et responsabilités juridiques d’un adulte. Le genre cinématographique ainsi nommé raconte des expériences cruciales de la vie de jeunes gens amenés à vivre des premières fois symboliques et des conflits intérieurs et extérieurs fondateurs. Cette catégorie de films peut croiser le genre du teen movie quand le personnage suivi est un enfant ou un adolescent et que sont restitués certains rituels propres à cet âge (vie de lycée, bal de fin d’année). Si Karim Bensalah appréhende Sofiane à un âge plus avancé – on devine qu’il a une vingtaine d’années – cela n’empêche pas son personnage d’adopter une attitude de rébellion et de provocation très adolescente.

Un fil maternel et musical

À quoi Sofiane s’oppose-t-il réellement ? Non seulement le jeune homme se débat avec un héritage culturel qu’il rejette, mais il doit également apprendre à composer avec cette autre réalité familiale que constitue le décès de sa mère. Si tout récit d’apprentissage passe par une expérience souvent symbolique de la mort, associée à la fin de l’enfance et à la perte d’une certaine innocence, cette épreuve revêt ici une dimension concrète – il faudra à Sofiane apprendre à vivre, à avancer avec cette mort douloureuse.

De cette femme nous savons peu de choses mais suffisamment pour comprendre l’état dépressif qui la caractérisait. Sa mort par overdose de calmants plonge Sofiane dans un état de colère vis-à-vis de son père [Analyse thématique]. La scène où Sofiane approche le piano de la défunte dans l’appartement familial est introduite par un mouvement de caméra allant de son reflet dans un miroir à lui. Cet effet de dédoublement rend son ancrage dans l’espace trouble, incertain. Il met aussi en évidence un dispositif de boucle, d’enfermement renforcé par l’antre maternelle et les cadrages serrés dont elle fait l’objet [1,2]. Plus tard, alors qu’il annonce à son fils avoir vendu le piano, le père évoque la pièce de la défunte comme un mausolée avec lequel il fallait en finir pour que la vie continue. Présent en creux, le personnage de la mère existe à travers son instrument de musique qui contribue à l’associer à un espace intérieur et mélancolique. À travers le piano, le film déroule un fil musical et affectif qui rappelle le lien unissant la mère et le fils dans À bout de course de Sidney Lumet (1988). Sous son apparence de film de cavale, il s’agit également d’un coming of age movie où la musique se présente comme un point de raccord invisible entre les deux personnages (la mère a transmis la passion de la musique à son fils) même si, à la différence du film de Karim Bensalah, le piano devient un instrument d’émancipation pour l’adolescent joué par River Phoenix. Pour Sofiane, le piano incarne une douleur d’abord contenue qui finit par s’exprimer progressivement. L’instrument refait d’abord surface sous une forme autrement fantomatique, presque onirique, au cours d’une scène nocturne. Sollicités pour s’occuper en toute discrétion d’un mort tué dans le cadre d’un probable règlement de compte mafieux, Sofiane et El Haj se retrouvent dans une grande maison perdue dans la campagne. Dans un état second suite à une nouvelle consommation de drogue et d’alcool, le jeune homme erre dans les couloirs de cette demeure lugubre et tombe sur un piano. Cette vision confuse, porteuse du souvenir de la mère, rejoint ici un contexte de mort mais aussi de non-dit (cette visite se fait dans le secret) qui renvoie immanquablement à la manière dont cette perte hante Sofiane. Car le silence auquel on peut penser, dans ce contexte trouble et le jeu d’associations qu’il instaure, est également celui qui règne autour de la mort de la mère. Lors d’un dîner, le fils avance l’hypothèse du suicide à la table familiale quitte à provoquer la discorde. Au terme de cette visite, le miroir intervient à nouveau, tel un motif indissociable du piano. Sofiane y écrase son visage, pris dans un vertige dont il devra apprendre à s’extraire [3].

Le piano revient ensuite à l’occasion du deuxième cours de théâtre auquel se rend le jeune homme pour retrouver Rachel, qu’il tente de reconquérir après une dispute. La scène débute d’une manière similaire à celle évoquée précédemment. On découvre d’abord son reflet dans le miroir [4] avant qu’il ne soit filmé de manière plus directe. Malgré la reprise ici du motif du dédoublement, un déplacement s’opère puisque le contexte invite à une ouverture, à une mise à nu qui le sort de l’espace secret de la mère. Sur cette scène, il fait tomber le masque du fils de diplomate cosmopolite très cool pour se présenter (aux yeux de Rachel auprès de qui il veut se racheter) comme un minable, un sale type : telle est la traduction que l’on peut donner au titre Creep de Radiohead qu’il chante en s’accompagnant au piano. 

Le déplacement se poursuit, toujours au sens concret mais aussi affectif, quand Sofiane se rend seul à un concert de piano et se laisse déborder par son émotion jusqu’ici contenue. Celle-ci est possiblement liée à une nouvelle dispute avec Rachel mais le montage nous invite aussi à faire un rapprochement entre ses larmes et la dernière scène de lavage mortuaire auquel il a participé avec Morad et sur laquelle retentissent déjà les premières notes du concert. Le défunt dont ils doivent s’occuper s’est donné la mort. Contrairement à son collègue, qui pointe une incompatibilité entre ce geste et la tradition musulmane, Sofiane se montre compréhensif et accommodant avec les proches du mort et n’hésite pas à procéder au rituel de lavage habituel. La confrontation à ce geste suicidaire le bouleverse tout en amorçant une prise de distance : l’expression de son émotion semble lui permettre de changer de position face à sa propre histoire, de sortir de l’enfermement narcissique dans lequel il était pris au piège [5]. Le montage fait également déborder la bande son du concert sur la scène suivante alors que Sofiane vient voir El Haj chez lui pour lui dire qu’il veut retravailler avec lui. L’image alors révélée est inattendue : le vieil homme écoute de la musique, un casque posé sur ses oreilles. Le nœud émotionnel dans lequel était enfermé le fils endeuillé paraît alors se dénouer pour ouvrir un chemin musical plus fluide et porteur, marqué par un élan (professionnel) et le renforcement de liens nouveaux.

Questions pour amorcer l’analyse des émotions avec les élèves :

      • Quels sont les moments les plus émouvants du film ?
      • Que représente le piano tout au long du film ? Comment met-il en évidence le chemin émotionnel parcouru par le personnage ?
      • À quel moment Sofiane pleure-t-il la mort de sa mère ?

Prendre ses marques, trouver sa place : le regard, les seuils, les mains

Garder un secret, respecter les morts, dépasser la discorde, accueillir l’émotion des autres. À travers toutes ces expériences professionnelles et humaines faites par Sofiane au cours de son apprentissage dans l’entreprise de pompes funèbres de Boutlali, un processus intime de réajustement, d’acceptation de soi, des autres et du deuil se met en place pour le jeune employé. Dans ce cadre professionnel, la mort s’impose dans ce qu’elle a de plus matériel, physique (le lavage rituel), spirituel (le respect des corps) et émotionnel (le chagrin des familles). Appréhendée sous toutes ses coutures, elle revêt une dimension aussi concrète que symbolique par laquelle se définiront les étapes d’un cheminement personnel.

La mise en scène s’appuie sur plusieurs motifs visuels pour éclairer l’évolution de Sofiane. Aux pianos et aux miroirs (évoqués précédemment) qui jalonnent son parcours se rajoutent d’autres signes et ancrages dans l’espace évocateurs quant à sa progression. Marquée par le silence et les difficultés de communication entre les personnages, la mise en scène de Six pieds sur terre laisse souvent parler les corps, ceux des morts parfois autant que ceux des vivants. Face à El Haj fermé et taiseux, Sofiane apprend le métier en observant ses regards et ses gestes. Il lui suffit par exemple d’un coup d’œil sévère de son mentor pour comprendre qu’il doit enlever le chewing-gum de sa bouche au moment où ils entrent dans la demeure d’une famille endeuillée. Sa place de spectateur est d’abord soulignée par une position de retrait, souvent dans l’embrasure d’une porte, au seuil d’un champ d’action [6,7]. Il apprend ainsi les gestes méticuleux de El Haj mais il apprend aussi à soutenir du regard la vision parfois difficile de certains cadavres. Dans ce langage muet, les gestes sont aussi centraux. À plusieurs reprises, les cadrages serrés sur les mains de Sofiane nous racontent son état et témoigne au fil du film de sa progression. Ainsi le voit-on, après avoir échoué à toucher un mort, enlever ses gants et sortir son portable (que El Haj ne manque pas de lui confisquer). Une brève scène, à la suite de celle-ci, le montre en train de laver énergiquement ses mains dont se dégage une odeur désagréable [8]. Une attention similaire est portée à son regard et à ses mains dans les deux scènes du commissariat. L’expérience qu’il y fait le confronte à ses représentations et ses craintes d’être dans un environnement qui lui est hostile. En témoigne le cadrage resserré sur ses mains jointes et crispées lors de son premier passage au poste. El Haj l’incite indirectement à une autre perception du lieu, où finit par se produire un geste qu’il n’aurait jamais imaginé puisque c’est là, non pas qu’on l’enferme mais qu’on lui retire ses menottes [9].

Les mains deviennent progressivement synonymes de passage à l’acte. Venu en renfort pour aider un collègue d’une autre entreprise de pompes funèbres à régler une situation conflictuelle, Sofiane prend littéralement les choses en main en menaçant de déverser l’urne sur le balcon pour attirer l’attention de la famille et renouer le dialogue entre ses différents membres. Idem quand il donne un coup de volant et fait dévier la trajectoire de la voiture d’un client pour imposer à son oncle qu’il lui fasse enfin le contrat dont il a besoin pour ne pas être expulsé de France. Au terme de ce parcours, alors que le jeune homme est amené à laver le corps de El Haj décédé, ses mains désormais expertes s’inscrivent dans la continuité des gestes qui lui ont été transmis et qui expriment ici aussi tout son respect et son amour pour cet homme. Avant d’entreprendre sa toilette, il reçoit symboliquement des mains de Boutlali sa sacoche de travail. En glissant le pendentif de sa mère dans le drap qui enveloppe le mort, une boucle est bouclée pour Sofiane qui semble parvenir enfin à approcher et accueillir la mort [10].

Les nombreux seuils mis en avant par le film sont eux aussi révélateurs de l’avancée du jeune homme. La mise en scène le montre régulièrement positionné près de fenêtres : celle aux stores fermés de sa chambre à Lyon [11], celles voilées de sa nouvelle chambre à Roubaix où le cadrage se resserre lentement sur lui, songeur, saisi dans un entredeux entre intériorité et tension du regard vers l’extérieur [12]. Plus le film avance, plus l’espace s’ouvre symboliquement autour de lui, le montrant franchissant des seuils, exposé à des espaces de plus en plus ouverts : sur un front de mer avec Nour [13], sur une terrasse de la fac (quand il apprend la mort de El Haj) [14] ou celle d’une famille endeuillée à la fin du film.

L’affiche de Six pieds sur terre reprend un plan du film. Que suggèrent les éléments observés sur le personnage et les enjeux du film ?  À quels moments du film retrouve-t-on cette posture et le motif de la fenêtre ?

La représentation d’un personnage regardant par une fenêtre est un motif récurrent de la peinture. On le retrouve par exemple chez Caspar David Friedrich (La Femme à la fenêtre, 1822) ou chez Edward Hopper (Hotel Window, 1955).  Il pourra être pertinent de pointer des similitudes entre des compositions picturales, les états qu’elles traduisent et ce photogramme tiré du film pour son affiche.

Par ailleurs, l’inscription du titre en français et en arabe invite d’emblée à être attentif au rapport aux langues développé dans le film. Que nous raconte-t-il sur son personnage principal ?

Forces de vie

Loin de faire planer sur le film une ambiance sombre et morbide, la pratique funéraire dont Sofiane fait l’apprentissage est porteuse de vie. Elle permet la mise en œuvre d’un double mouvement d’introspection et d’ouverture sur les autres, les deux étant toujours étroitement reliés. Ainsi la visite au cimetière de Sofiane et Boutlali (qui vient se recueillir sur la tombe de sa femme, comme un écho de la mère) s’avère porteuse d’un élan nouveau pour le jeune homme puisque c’est dans ce lieu même que son patron lui propose un nouveau départ à Nice et réitère sa promesse de contrat. Une autre image, très symbolique, témoigne de cette capacité de rebond : quand on découvre pour la première fois Sofiane dans son nouveau bureau, il est montré en train de sortir d’un cercueil et fait dans l’instant qui suit des plaisanteries autour du sexe et de la mort avec des jeunes gens [Analyse de séquence De Roubaix à Nice, une résurrection].

D’autres cinéastes, et non des moindres, ont appréhendé la mort comme l’amorce un élan vital. C’est le cas de John Ford, auteur de nombreux westerns, qui présente à plusieurs reprises les tombes comme des points de départ, de rebond à partir desquels s’écrit le destin des personnages. Le choix de vie que fait le jeune Abraham Lincoln sur la tombe de sa fiancée dans Vers sa destinée (1939) est hautement significatif : il s’adresse à la morte et la laisse indirectement décider de son sort en s’appuyant sur l’orientation du bâton qu’il lâche. Parce que le bout de bois tombe vers la stèle, il choisit de poursuivre ses études de droit pour être avocat [14].

Le titre même Six pieds sur terre contient l’idée d’un ancrage dans la vie qui intègre et surmonte à sa manière la mort par le retournement de l’expression « six pieds sous terre ». Le titre renvoie aussi à celui français et américain de la série américaine Six Feet Under créée par Alan Ball au début des années 2000, série avec laquelle le film de Karim Bensalah a en commun la figure rarement représentée de l’embaumeur. On y suit le quotidien d’une famille de croque-morts marquée par le décès brutal du père. La mort fait partie intégrante de la vie des Fisher : chaque épisode commence par montrer la scène de mort de celui ou celle qui sera pris en charge par l’entreprise familiale. À cela s’ajoute les apparitions fantomatiques du chef de famille disparu qui laisse derrière lui une femme, deux fils et une fille. Le générique de la série affiche d’emblée le cadre macabre donné à cette fiction : on y suit la trajectoire d’un mort jusqu’à la tombe, avec passage entre les mains d’un thanathopracteur. Au vol de corbeau qui ouvre et ferme cette trajectoire se joint une autre image celle d’un arbre qui symbolise la vie. Ainsi la mort s’inscrit dans un cycle comme nous le rappelle chaque épisode. Cohabiter avec la mort apparaît comme un moyen d’interroger le sens de la vie et donne ici une résonance à la fois intense et absurde aux existences qui nous sont racontées, non sans une certaine dose d’humour noir. Avec Six Feet Under, le macabre s’invite avec succès dans le foyer des personnages et des téléspectateurs d’une manière plus frontale et déroutante que dans les séries médicales comme Urgences. La série de Ball comme le film de Bensalah permet de considérer de près un sujet qui pourrait apparaître à certains tabou, glauque et à sortir de cette représentation pour montrer à quel point vie et mort ne cessent de dialoguer, de s’imbriquer.

La série comique belge La Bonne terre (diffusée sur Netflix) réalisée par Adil El Arbi, Bilall Fallah et Mathieu Mortelmans se place sous le signe d’un même esprit transgressif. Elle met en scène une entreprise familiale de pompes funèbres musulmanes en Belgique. Son quotidien se voit bouleversé quand le jeune fils Ismaël et un ami, deux combinards pas très sérieux, prennent part au commerce paternel.  Si la série a en commun avec le film de Karim Bensalah de raconter le processus funéraire vécu du point de vue de personnages d’origine maghrébine, elle s’intéresse plus à la question du rapatriement des corps, la bonne terre du titre étant ici celle importée du Maroc pour que les défunts puissent être enterrés dans leur terre natale mais sur le sol belge et qu’ainsi la tradition musulmane soit respectée.

Liée à un processus initiatique, la mort revêt également une dimension symbolique et métaphorique dans Stand by me de Rob Reiner (1986) adapté d’une nouvelle de Stephen King intitulée Le Corps (1982). L’intrigue du film se noue autour d’un cadavre dont quatre copains d’une douzaine d’années apprennent secrètement l’existence. La petite bande décide de partir à pied à la recherche du corps. Comme dans Six pieds sur terre, un mort en fait revivre un autre : le cadavre retrouvé va évoquer aux yeux d’un des jeunes aventuriers son frère mort dans un accident. Une résonance apparaît aussi, sur un terrain plus fantastique avec le film d’animation J’ai perdu mon corps de Jérémy Claplin où le deuil de parents, étroitement associés à la musique eux aussi, interfère dans la construction d’un jeune homme et où le motif de la main prend une autre dimension symbolique et ici fantastique forte.

Aborder le thème de la mort avec les élèves :

La mort est omniprésente dans Six pieds sur terre, peut-on pour autant dire que c’est un film morbide ? À la différence de l’adjectif « macabre » qui désigne ce qui est relatif à la mort, « morbide » renvoie à la maladie, à un état malsain et est souvent utilisé pour désigner une attirance pour la mort.

Connaissez-vous des films où la mort est très présente mais qui ne sont pas pour autant morbides ?

De quelle manière Six pieds sur terre est-il tourné vers la vie ? À quels moments le film est-il drôle ?

Quelles relations entre les morts et les vivants le film dépeint-il ?