Analyse thématique : Vers les autres

Le cheminement intime de Sofiane se raconte et s’éprouve à travers son rapport aux autres. Les personnes qu’il croise et côtoie lui tendent sans cesse un miroir, elles le mettent à l’épreuve d’une réalité qu’il cherche d’abord à fuir, à tromper par la drogue et le mensonge. Ses rencontres le font réfléchir et avancer, elles l’incitent à se positionner autrement dans l’existence.

Les figures paternelles

Hamid, le père :

Bien qu’il n’apparaisse que dans trois scènes, Hamid, le père de Sofiane, constitue une figure centrale du film qui souligne à elle seule les contradictions du jeune homme. Comme Nour le fait remarquer à son frère, ce dernier ressemble plus qu’il ne croit à leur père diplomate qu’il ne cesse pourtant de critiquer. En effet, il partage avec lui un certain art de briller en société en racontant des histoires étonnantes possiblement mensongères. Ainsi préfère-t-il dire lors d’une soirée qu’Hamid est romain plutôt qu’algérien. Cela n’empêche pas Sofiane, d’abord peu lucide sur lui-même, de voir dans le comportement social d’Hamid une des causes du mal-être de sa mère réduite selon lui à la solitude face à un époux trop soucieux d’occuper le devant de la scène pour être attentif à elle. S’il lui en fait le reproche lors d’un dîner familial, il ne sera pas question pour le réalisateur de trancher en distribuant les bons et les mauvais points [1].

Comme c’est déjà le cas avec sa mère, la relation de Sofiane à son père se raconte à travers la musique [Analyse transversale] et plus précisément à travers la chanson de Gilbert Bécaud « Je reviens te chercher » (1967). Ce titre parvient à nos oreilles dès le début du film, alors que Sofiane se réveille d’une courte nuit festive et chaotique. Exaspéré par cet air, il interrompt tout de suite la radio diffusée depuis son ordinateur. Ce n’est que plusieurs scènes plus tard que l’on comprend les raisons de son rejet, alors que son père entonne cette chanson en arabe dans un restaurant algérien de Roubaix [2]. La chanson était celle partagée par ses parents. On devine qu’elle sonne pour Sofiane davantage comme une promesse non tenue par le père de ne plus délaisser sa femme que comme une déclaration d’amour à la disparue. Cet hommage est insupportable pour lui et il quitte sur le champ la soirée où ses sœurs l’ont emmené. Les paroles prennent une autre dimension quand c’est finalement Sofiane lui-même qui se l’approprie et l’entonne en arabe lors du pot de départ à la retraite de son père. Sa présence à cet événement n’était pourtant pas gagnée, mais le chemin parcouru a permis au jeune homme de poser un autre regard sur son géniteur. « Je reviens te chercher, je savais que tu m’attendais, je savais que l’on ne pouvait se passer l’un de l’autre bien longtemps, (…) Tous les deux on s’est fait la guerre, tous les deux on s’est pillés, volés, ruinés, qui a gagné, on n’en sait rien, on ne sait plus » [3] : les paroles ne semblent plus alors résonner avec l’histoire de Hamid et sa femme mais avec celle de Sofiane et son père. Elles deviennent l’expression d’une déclaration de paix, d’amour entre les deux hommes, le témoignage d’une reconnaissance et d’une acceptation de l’autre.

El Haj, le maître :

Sofiane trouve en El Haj une figure paternelle très différente de Hamid. En effet, l’employé de Boutlali est aussi taiseux, austère et fermé que son père est bavard et chaleureux. Dans l’apprentissage à ses côtés de la pratique du rituel funéraire pour les musulmans, l’étudiant en errance se voit confronté à la tradition et à ses racines algériennes qu’il rejette. Son hostilité envers ses origines semble traduire la crainte qu’en étant associé à cette communauté il soit victime de discrimination. C’est ce qui ressort d’ailleurs de son discours sur l’université qu’il accuse de racisme après lui avoir posé un ultimatum. Contraint, pour pouvoir renouveler son titre de séjour, de trouver un travail « que les français ne peuvent pas faire » (dixit son interlocutrice à la faculté), Sofiane n’a plus d’autre choix que de frapper à la porte des pompes funèbres Boutlali et par la même occasion quitte Lyon pour Roubaix. Son premier contact avec El Haj ne correspond pas à une rencontre en bonne et due forme avec serrage de main et politesses de circonstances [4]. Le vieil homme ne s’encombre pas de ces conventions sociales avec ses nouveaux apprentis. Cette dureté s’accompagne d’une exigence et d’une franchise imparables dans le travail mais aussi dans la vie [Séquence De Roubaix à Nice, une résurrection].

Son attachement à ses origines et à la tradition se manifeste par petites touches à travers des petites phrases glissées ça et là. Par exemple, il explique à un employé de la morgue que Sofiane vient de Sétif. À sa mort, alors qu’il prend en charge le rituel de la toilette, le jeune homme découvre sur son bras un tatouage représentant le drapeau algérien. Néanmoins le rapport à la tradition du vieil homme n’est pas aussi rigide qu’il en a l’air. Son collègue Morad s’amuse de constater qu’El Haj n’est jamais allé à La Mecque alors que son nom désigne aussi ce lieu de pèlerinage (orthographié Hajj). Par ailleurs, El Haj approuve le comportement de son apprenti quand celui-ci lui raconte avoir laissé la maîtresse d’un défunt approcher de son cercueil bien que ce soit interdit par la religion. Il n’hésite pas non plus à se mettre au service de milieux mafieux tout en conservant son intégrité : Sofiane le voit refuser à deux reprises les enveloppes d’argent qu’on lui tend [5].

Les gestes, les sourires effectués par le maître et reproduits par son élève attestent par petites touches du rapport de mimétisme et de transmission qui s’instaure entre eux [6]. Grâce à lui, le jeune employé fait l’expérience d’un dépouillement : face aux morts, à leur nudité, se fixent les conditions d’un rapport plus direct, plus respectueux à l’autre appréhendé dans toute sa vulnérabilité. Ce réajustement du regard incite Sofiane à faire tomber son masque, à voir et à agir autrement, à se mettre au service de sa tâche avec humilité et abnégation : « Tu respectes la créature de Dieu » lui ordonne El Haj dont le nom est aussi un titre qui signifie « le sage ». L’apprenti est ainsi ramené à une forme de pureté qui n’est pas sans lien avec l’origine de son prénom – en arabe Sofiane signifie « pur, serein, sincère ». Cette expérience professionnelle favorise un recentrage sur l’essentiel, elle remet le jeune homme à sa juste place en le sensibilisant à la condition de mortel qui nous est commune. Ce sentiment d’altérité ressenti à travers une forme de dénuement se raconte d’une autre manière, plus légère, dans la séquence où Sofiane suit El Haj jusque chez lui et s’amuse de le voir plonger nu dans un étang [7]. Cet espace de verdure perdu dans la banlieue de Roubaix ouvre une respiration nouvelle qui fait écho à d’autres scènes d’enterrement au début du film où se fait entendre le bruit du vent dans les arbres. En ramenant Sofiane au corps, à sa vérité à la fois prosaïque et sacrée, El Haj initie indirectement son apprenti à une voie spirituelle nouvelle. D’ailleurs, juste après la mort du vieil homme, Sofiane se recueille dans l’église Saint-Joseph de Roubaix, signe non pas qu’il a trouvé la foi, mais plutôt qu’il est en paix avec lui-même. Même absent, El Haj joue auprès de lui le rôle non seulement d’un père spirituel mais d’un passeur et d’un réconciliateur qui le ramènera vers son propre père.

Les figures féminines autour de Sofiane

Rachel, l’amoureuse :

C’est aussi à travers sa relation avec Rachel que se raconte le personnage de Sofiane. D’autres traits de sa personnalité et de ses angoisses s’expriment au contact de cette étudiante. Leur première rencontre dans une laverie se place sous le signe du malentendu et d’une tension qui seront prémonitoires. Comme contaminé par la mort, probablement en raison de son nouveau travail et de la disparition récente de sa mère, le jeune homme s’imagine que la personne étendue les bras croisés sur les sièges d’une laverie où il attend est sans vie [8]. La gifle qu’elle lui donne pour s’être approché un peu trop près d’elle et lui avoir fait peur le ramène immédiatement à une autre réalité nettement plus vivante. Bien que regretté par la jeune femme, ce geste inaugure les conflits qui marqueront leur relation. Sofiane ne supporte pas que Rachel le renvoie à ses origines arabes et réagit de manière explosive quand la jeune femme y fait allusion. Cela se produit d’abord sur un terrain intime lors d’ébats amoureux durant lesquels sa partenaire lui demande de lui parler en arabe. Une tension s’exprime à nouveau quand son amante s’étonne de voir le Coran près de son lit et conclut un peu vite qu’il est musulman. Elle rattache plus tard son refus de boire de l’alcool à la religion ce qui provoque la colère du garçon qui se sent pris au piège d’une représentation identitaire dans laquelle il ne se reconnaît pas. La jeune femme, elle-même d’origine étrangère (elle est allemande), se défend en mettant en avant sa curiosité à son égard, motivée par le sentiment de ne pas savoir qui il est. À travers cette relation impossible, nourrie de malentendus, se donnent à voir de part et d’autre des fantasmes porteurs chez Sofiane de crispations et de violence. Plusieurs détails de mise en scène contribuent à nourrir cette tension. Les policiers croisés par les jeunes gens lors de leur première rencontre, alors qu’ils marchent dans la rue, sont immédiatement regardés par Sofiane comme une menace possible. Juste avant sa rupture avec Rachel, ils vont voir une exposition de photographies de guerre qui semble là aussi résonner avec leur conflit intime, comme si leur couple était la caisse de résonance de tensions qui les dépassent [9].

Nour et Hind, les sœurs de Sofiane :

Le portrait de Sofiane se dessine aussi à travers la relation qu’il entretient avec ses deux sœurs, Hind l’aînée, mariée et mère depuis peu, et Nour la plus jeune. Leur présence met en lumière leurs différences dans la manière de vivre le deuil, et ce dès la première scène où ils sont réunis lors d’un repas familial. Hind ne supporte pas que Sofiane sous-entende que leur mère s’est suicidée et que leur père est responsable de sa dépression. Plus tard, Nour lui reprochera de s’être accaparé certaines affaires de la mère, comme le pendentif d’elle qu’il a gardé. Bien que mettant en lumière des profils de femmes différents – l’une mène déjà une vie d’adulte et l’autre plus jeune et célibataire est à son orée – ces deux personnages nous aident à mieux cerner l’environnement dans lequel Sofiane a grandi. Elles témoignent d’un rapport plus détendu, plus assumé à leurs origines, elles semblent échapper à la mélancolie et au renoncement qui a marqué l’existence de leur mère. Lors d’une discussion au cours de laquelle il plaint le mari de Hind parce que celle-ci vient de se confier sur sa sexualité en berne depuis la naissance de son enfant, les deux sœurs ne manquent pas de lui reprocher son machisme et lui signalent en riant qu’il aurait finalement sa place au bled, contrairement à ce qu’il affirme, pointant ainsi son lien avec une certaine tradition que pourtant il rejette [10]. Femmes de leur époque, aux sujets de conversation parfois crus, à l’humour vif, Hind et Nour se présentent par certains aspects comme des figures plus libérées et modernes que leur frère, enfermé dans ses peurs et ses contradictions.

Visages de la tradition

Morad :

Si les premiers temps de l’apprentissage de Sofiane auprès d’El Haj s’avèrent tendus et en apparence infructueux, on mesure qu’ils ont néanmoins laissé une empreinte positive sur le débutant quand il change de collègue. En travaillant avec Morad, un jeune homme de sa génération, il découvre un autre rapport à la tradition. Bien plus chaleureux qu’El Haj, cet autre employé de Boutlali s’étonne que Sofiane ne parle pas arabe et rappelle à son partenaire la belle signification de son prénom (mentionnée plus haut) [11]. Soucieux de s’inscrire dans le respect de la religion musulmane, il peut aussi faire preuve de négligence ou d’indélicatesse pour vite se débarrasser de son travail, contrairement à El Haj qui place au-dessus de tout le respect de l’humain. Ainsi, demande-t-il à une veuve de mettre à sa disposition une grande table pour nettoyer le corps de son défunt mari chez elle sans réaliser son incorrection. Sofiane rattrape le coup en proposant une autre solution. Une autre fois Sofiane reproche à son collègue une conception de son métier trop moralisatrice quand ce dernier refuse de s’occuper de la dépouille d’un suicidé : « T’es qui pour parler de la tradition, pour juger qui est un bon musulman, t’es qui ? » lui lance-t-il dans un moment de tension. Bien que Sofiane émette le désir de retravailler avec El Haj dont il préfère les méthodes, les deux jeunes hommes ne se quitteront pas fâchés. Cet employé aura contribué à éveiller la curiosité de Sofiane en lui faisant découvrir sa pratique de la religion, sans pour autant le convertir [12]. Auprès d’El Haj puis d’une autre manière auprès de Morad, Sofiane développe en même temps que son sens critique et moral, un sens de l’altérité nouveau.

Autour des morts :

Six pieds sur terre montre à plusieurs reprises le rituel funéraire pratiqué dans la religion musulmane. Bien que mis en scène pour la fiction, les gestes de lavage décrits apportent au film une dimension documentaire qui nous renseigne sur cette tradition rarement représentée [Voir l’analyse Transversale]. Cette toilette purificatrice appelée « ghusl » (ou « ghousle ») en arabe comporte plusieurs étapes montrées par Karim Bensalah. Posé sur une table en hauteur, le corps est lavé par des membres du même sexe que le défunt, selon un rituel spécifique répondant à un ordre précis : d’abord le côté droit puis le gauche. Cette toilette est répétée trois fois et constitue une étape essentielle visant à purifier spirituellement et physiquement l’âme du mort avant sa présentation à Dieu. L’étape suivante est celle du « kafan », mot arabe qui désigne le linceul blanc utilisé pour envelopper le cadavre nu selon un pliage spécifique (avec au moins trois voiles) [13]. S’en suit la prière funéraire (appelée en arabe « salat janaza ») et l’inhumation dans un cimetière ou carré musulman. Si dans les pays musulmans les corps sont enterrés directement dans la terre, la législation française impose qu’on les enterre dans un cercueil comme on le voit dans le film.

Les familles endeuillées montrées dans le film témoignent de réalités et problématiques différentes. À travers un accidenté, un autre tué dans un univers mafieux, un exilé solitaire, un suicidé, un homme adultère [14], d’autres (dont un communiste) qui se sont détachés de leur religion, Sofiane découvre la diversité et la richesse d’une communauté que, pétri de préjugés, il appréhendait comme uniforme et enfermante. Il constate tout l’inverse à savoir son universalité révélée et renforcée par l’expérience de la mort.

Quelques points de repères lexicaux :

Pour mieux comprendre certains enjeux et réalités abordés par le film, il pourra être nécessaire de s’arrêter sur quelques mots avec les élèves.

Chibani : Un des morts dont El Haj et Sofiane vont s’occuper est présenté comme étant un chibani. Ce terme désigne les immigrés originaires du Maghreb (zone d’Afrique du Nord, à l’Ouest de l’Égypte) qui sont venus en France pour travailler pendant la période des Trente Glorieuses à la demande du gouvernement français cherchant de la main d’œuvre. Le terme signifie « cheveux blancs » ou « vieux, ancien » et renvoie ainsi aux immigrés de la première génération dont fait partie de défunt du film. Le foyer dans lequel il résidait et où il est mort est un lieu emblématique de la condition de ces hommes qui résidaient seuls dans ce type d’endroit, loin de leurs familles restées au pays. L’homme qui accueille El Haj et Sofiane au foyer leur raconte les tensions qui existent aujourd’hui entre ces vieux immigrés et les nouveaux arrivants.

Bled et blédards : Le bled vient du mot arabe « blad » qui signifie « pays ». Le mot désigne dans le langage courant les villages situés dans les terres dans les pays du Maghreb. En découle le mot « blédard » qui appartient à l’argot et caractérise les habitants de ces villages. Il désignait autrefois les soldats français en campagne ou en garnison dans les régions rurales d’Afrique du Nord. Sofiane l’utilise de manière péjorative au début du film, affichant ainsi son rejet envers ses origines.

Carte de séjour : La carte de séjour est un document officiel qui permet à une personne étrangère de résider légalement sur le sol français pour une durée temporaire supérieure à 3 mois et souvent d’une durée d’un an. Parce qu’il part à la retraite, Hamid ne bénéficiera plus d’un passeport diplomatique et devra demander une carte de séjour.

OQTP : l’acronyme OQTP signifie « Obligation de quitter le territoire ». Cette obligation s’applique dans différents cas de figures, elle concerne les personnes d’origine étrangère qui sont entrées sur le territoire de manière irrégulière, celles dont le titre de séjour a été refusé, n’a pas été renouvelé ou a été retiré, celles dont le récépissé de titre de séjour a expiré, celles dont le titre de séjour est dépassé. C’est à ce dernier cas de figure que correspond la situation de Sofiane qui se voit contraint de trouver un contrat de travail sous trente jours pour pouvoir renouveler son titre de séjour. On comprend à travers cette menace que le jeune homme né à Sétif n’a pas la nationalité française.

Émigré/Immigré : Un émigré désigne, du point de vue du pays de départ, une personne qui a quitté son pays de nationalité ou de résidence pour s’installer dans un autre pays. Il est en situation d’émigration. Un immigré désigne la même personne mais du point de vue du pays d’accueil. Il est en situation d’immigration. Pour résumer, l’émigré est celui qui part, l’immigré celui qui arrive.

Exilé : Situation de quelqu’un qui est expulsé, c’est-à-dire chassé de son pays ou qui choisit de le quitter. Il est condamné à l’exil. On peut parler d’un sentiment de l’exil : « L’exil désigne le « hors de chez soi », une forme de déracinement qui oblige au déplacement vers un ailleurs, à la migration passagère et parfois à l’errance sans fin. Il peut inspirer « le mal du pays », la nostalgie et la mélancolie à l’endroit de sa terre natale, de ses proches, de la langue maternelle et de tout un monde qu’on a laissé derrière soi en partant. » C’est ce sentiment qui revient quand il est question de la mère de Sofiane.

Intégration : L’intégration correspond à l’adaptation et à l’assimilation d’un individu ou d’un groupe de migrants à une communauté, à sa vie sociale, culturelle, économique et politique.